Un récit intrigant, intéressant, adroit et qui fait poindre l’inconfort. Un mélange de journalisme et de narration romancée que Quentin Bruet nous livre avec finesse et intelligence !

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Dieu est un voleur qui marche dans la nuit

J’ai mis beaucoup de temps à revenir sur ce livre. Moi qui vante souvent ma volonté de faire des retours « à chaud », cet ouvrage est l’exception qui confirme la règle. Pourquoi ? Parce qu’il chamboule un peu tout, en mettant une parenthèse dans cette vie que vous pensez maîtriser. Une vie ancrée dans sa routine et dans une manière de penser qui est propre à chacun. L’auteur, Quentin Bruet-Ferréol, met le doigt sur le quotidien d’un adepte d’une façon plutôt prenante. Il sort du didactique pour que l’on puisse comprendre plus précisément comment une personne peut en arriver à cette emprise.

Voici le résumé du livre de Quentin Bruet-Ferréol

Californie, 1997. Trente-neuf corps retrouvés dans une villa. Uniformes noirs. Draps mauves sur le visage. La mort semble être venue à eux paisiblement. Et pourtant, un signal clignote sur tous les ordinateurs :  » Alerte rouge « .

Vingt ans plus tôt, Barthélemy, jeune hippie au bout du rouleau, rencontre Dieu lui-même dans un motel miteux. Pour devenir l’un des disciples de ce quadragénaire charismatique, il doit renoncer à l’amour, à sa famille et jusqu’à sa propre humanité. S’il y parvient, son maître lui a promis, il lui ouvrira les portes du paradis.

Le point de départ du roman

Pour l’auteur, tout commence le jour où il découvre le site Internet de la secte Heaven’s Gate. Comment peut-il être encore actif, alors que tous ses membres sont morts lors du suicide collectif ?

Première secte de l’ère Internet, Heaven’s Gate annonçait les tensions qui agitent nos sociétés contemporaines. Inspiré de faits réels, ce roman est une plongée vertigineuse dans le fait divers le plus étrange du XXe siècle et dans l’âme de ses adeptes en quête d’absolu, qui nous ressemblent bien plus qu’on ne peut l’imaginer.

Au cours de ma lecture du roman de Quentin Bruet-Ferréol…

Il faut dire que ce bouquin, ni trop épais ni trop fin, je l’ai dévoré. J’ai mis beaucoup de temps à me lancer dans sa lecture (Covid oblige). Toutefois, je l’ai avalé, décortiqué, etc. en deux jours montre en main. Il faut dire qu’au début, je me suis demandé si Quentin Bruet-Ferréol ne nous prenait pas « pour des cons », nous, ses lecteurs. Au vu de la der’ de couv’, je me suis plongée tête baissée dans un ouvrage que je pensais justement didactique, comme un reportage, voire une enquête.

Dans les premiers chapitres, j’ai vu qu’on suivait Barthélemy, et qu’on apprenait à le connaître. Lui, ses pensées et sa façon d’appréhender la vie. De fait, je me suis dit « franchement, c’est un peu l’arnaque ». Je ne voyais pas en quoi ce personnage pouvait me ressembler de quelque manière que ce soit.

Mais…

J’ai fini par me laisser prendre au jeu. J’ai pu voir le monde à travers ses yeux et sa logique, pourtant bien loin de la mienne. Je suis donc entrée dans le vif du sujet en prenant part à des décisions qui me semblaient, au premier abord, complètement étrangères. J’ai suivi cet homme, son parcours, ses idéaux, le tout à travers les mots de Quentin Bruet.

Alors attention, je ne dis pas que je serais partisane de Heaven’s Gate, mais plus que j’en ai compris les préceptes et les enjeux. Afin de mieux comprendre la soumission des adeptes, j’ai dû cependant adapter la croyance première. Ayant baigné dans un contexte catholique, les OVNI, c’était trop pour moi. Je voulais cependant comprendre qu’un concept puisse vous pousser dans une foi aveugle. Au final, vous pouvez y mettre ce que vous voulez : un Dieu, un artiste, un Alien ou bien un animal… Ça marche avec tout !

À la fermeture du livre de Quentin Bruet-Ferréol…

Je me suis tout d’un coup sentie seule, et triste. Pourquoi ? Pour avoir passé quelques heures aux côtés de gens qui avaient une foi profonde, une histoire, une connaissance que je n’ai pas. L’auteur, en romançant les grands points de cette histoire incroyable, rend l’intrigue puissante et crédible. Tout simplement parce que, quand vous avancez avec la perception de son personnage, tout se tient, du début à la fin.

Même si au début tout semble surréaliste et emprunt à une folie passagère, rien ne surprend dans le fait que cela devienne une croyance extrême et révélatrice. Même moi, en tant qu’athée, j’y ai trouvé des choses qui auraient pu me pousser dedans.

C’est en cela que j’ai ressenti de la tristesse. En comprenant que, quel que soit notre état d’esprit actuel, on est influençable, beaucoup plus qu’on ne le pense. Qu’il suffit, à un moment donné bien précis, d’un petit coup de mou pour partir dans un délire qui nous semble si vrai qu’on ne distingue plus l’espoir du fantastique. Une secte, pour moi, ce n’est ni plus ni moins qu’une religion plus appuyée qu’une autre (car toute religion peut découler sur des dérives sectaires sans aucun problème). Une croyance qui vous donne un petit coup de pouce, une étincelle supplémentaire et une raison de vous lever.

Parce qu’en effet…

Quand on était enfant, on croyait tous aux fées, aux monstres… Qu’est-ce qui a changé ? En tant qu’adulte, on n’a fait que déplacer cette croyance, tout en les justifiant par une éducation, un milieu, etc. Sauf que, le système aujourd’hui est assez ancré dans le monothéisme, peu importe le nom que l’on donne à son dieu. Il y a cependant quelques personnes gravitant autour de croyances différentes, plus proches de ce que la majorité appellerait « mythologie ».

Sauf que, quand on y pense sérieusement, qui peut prétendre savoir qui a tort ou raison ? Qui peut prouver l’existence de telle ou telle créature en dehors de la démonstration qu’en font leurs livres sacrés ? De fait, il ne me semble alors plus si fou de croire en une race supérieure, vivant dans l’espace, peut venir nous sauver.

Ici, le livre sacré est certes plus récent (puisque l’apparition alien potentielle n’est pas si vieille), mais il est aussi emprunt du christianisme. Beaucoup de principes en découlent, avec déformation parfois de ce qui est dit. Mais qui ne l’a pas fait ? De mon côté, je vois au nombre de traductions et interprétations différentes de la bible qu’au final, il n’est pas si dur de lui faire dire ce qu’on veut, alors pourquoi pas lui ? Pourquoi pas DO ?

Est-ce que Quentin nous donne des réponses ?

La réponse est claire : non ! Bien évidemment qu’il répond à pas mal de choses, parce que c’est un travail acharné de l’auteur qui nous est rendu. Pour ce travail, je lui tire d’ailleurs mon chapeau : de la recherche de qualité, et très précise. En revanche, j’avoue que je pensais bêtement, à travers ces pages, trouver des réponses au pourquoi et au comment. Sauf que cette quête, et on s’en rend compte au fur et à mesure de la lecture, est personnelle, subjective, et profondément intime. Il s’agit de faire le point sur ce qu’on pense, ce qu’on est capable de faire, etc. L’auteur a cette délicatesse de nous montrer une voie factuelle, et libre à vous d’en comprendre ou non les codes, surtout de les accepter.

Pour ma part, je les accepte, non pas pour les doctrines qui y sont expliquées, mais pour le chemin qui est emprunté, suivi par des dizaines de personnes. N’avez-vous jamais ressenti la solitude, la vraie, celle qui vous prend aux tripes parce que vous ne savez pas exprimer votre besoin, votre ressenti ou encore votre idée ? Si oui, alors vous pouvez comprendre que, parce que vous avez une sensibilité qui sort des sentiers battus, un coup de pouce suffit pour vous entraîner dans un univers à part, plus singulier que celui de votre entourage.

Eh oui, plus concrètement

Rappelez-vous dans les années 90 (oui, parce que j’ai mes limites, je ne peux pas remonter avant ma naissance pour vous parler d’un souvenir 😉 ), ces gens qui étaient filmés sur les roof-top des immeubles américains avec des pancartes appelant les êtres venus d’ailleurs à venir nous visiter, voire nous enlever pour certains.

Le nombre de personnes qui croient en des forces supérieures venant d’une autre planète est énorme, et pourquoi seraient-elles moins plausibles que des chrétiens qui attendent l’Enlèvement ? Voyant tellement de similitudes sur « la fin des temps », je me suis dit tout au long de l’ouvrage que, finalement, ils n’avaient peut-être pas plus tort que d’autres, alors j’ai donné sa chance à cette secte, parce que je voulais voir jusqu’où ça pouvait aller. On ne va pas se mentir, la chute ne m’a finalement pas paru si folle, pas si ubuesque.

En résumé ?

C’est bien vrai, vous avez dû le comprendre, je pense réellement que je pourrais parler de cela et débattre du sujet pendant des heures : il y a tellement à en dire !

En revanche, je vais tenter de vous faire un résumé. J’ai trouvé en les pages de Quentin Bruet une avalanche d’infos, mais aussi des ressentis et une histoire très prenante. Une émotion forte qui vous entraîne dans les perceptions de ces adeptes et qui ne pourra jamais nous apporter de vraie conclusion. Je pense moi-même qu’on ne pourra jamais répondre à la fameuse question « était-ce un suicide ou un meurtre » ?

Quentin Bruet nous étale ici les vies de plusieurs de ces adeptes, des vies normales, des familles, des intérêts que nous avons tous. Cependant, ces gens-là ont, à un moment charnière de leur vie, tout lâcher pour rejoindre le groupe. Folie ou convictions ?

À ce jour, ce n’est plus un secret, il y a des survivants à ce suicide collectif. Pourquoi ? Parce que certains ont raté le bus, mais cela ne signifie en rien qu’ils n’avaient plus la foi. Bien au contraire, et il faut bien appuyer sur ce point : dans ceux qui ont quitté le groupe, il y a ceux qui sont partis tout simplement par conviction, persuadés de s’être fait berner, et ceux qui sont partis à cause d’une déception, d’un désaccord sur un dogme, etc. Dans ces derniers, certains ont juste cru qu’il était trop tard pour eux, que le vaisseau était passé et qu’ils avaient douté au mauvais moment.

De fait, ils sont restés coincés dans un monde qui ne les comprend pas et qu’ils rejettent, mais restent dans l’attente potentielle et n’ont pas perdu ce qui les ont entraînés en premier lieu : un dieu venu d’ailleurs avec des capacités au niveau supérieur de l’humain. Le niveau qu’ils auraient pu atteindre en suivant les principes de Do.

Et pourquoi ai-je été dérangée, chamboulée par cette lecture ?

Parce qu’encore aujourd’hui, après avoir fouillé internet sur des reportages concernant le thème, avec des interviews de l’auteur vues à droite à gauche… Je ne peux pas répondre à cette question, et comme Barthélemy, je pense que tout est une question de point de vue.

En effet, quel serait le vôtre ? Et seriez-vous capable de voir l’autre ? D’entendre un de ces adeptes parler de sa foi, sans aucun a-priori, sans moqueries, sans jugement… Juste en essayant de comprendre ? 😉

C’est ce que j’ai essayé de faire, et sans avoir la prétention de dire que j’y suis parvenue, je peux toutefois affirmé que je comprends, et une chose est sûre, je me suis demandé si oui ou non, j’aurais été capable de faire la même chose, et la réponse potentielle m’a vraiment mise mal à l’aise.

Bref, lisez cet ouvrage si le sujet vous questionne. Que ce soit via les recherches, via la narration romanesque qui vous plonge dans un univers particulier et d’une façon singulière, Quentin a ici marqué mon premier coup de cœur sur les derniers mois, un récit qui questionne, qui bouleverse, qui secoue… Surtout dans cette période plus que bizarre où le monde joue entre confinements et complotisme ! Autant dire que pas mal de choses résonnent !

Et donc…

Un écrit touchant, mais aussi effrayant ! Un appel à notre inconscient, mais aussi à nos croyances les plus profondes et ce à quoi on serait prêt pour combler le vide qui nous tue à petit feu. L’étincelle qui vous anime, c’est laquelle ? Une religion ? L’ésotérisme ? Le surnaturel ?

Vous l’aurez compris, je conseille… J’ai donc, par cette lecture, bougé « mon cul » très loin, et mes neurones aussi, sans le sortir de mon canapé, et rien que ça, ça vaut le coup ! 🙂

Un grand merci à Masse critique de Babelio sans qui je ne me serais jamais retournée sur ce type d’ouvrages ! Un merci encore plus grand à Quentin Bruet-Ferréol qui a apporté, à défaut de réponses, une réflexion profonde… J’ai adoré parcourir ces quelque 450 pages ! 🙂

Bonne lecture, et bonnes questions ! 😀

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